Acide 21ème

Nous avions pénétré dans le monde des arcanes,

Dans un bruit de tempête, de tonnerre du diable,

Nous partagions les visions, de flammes violacées,

De taureaux écumants, de papillons bleutés,

Troués de cyanure, noyés d’alcools mauvais.

 

La sueur nous coulait à grosses suées

Et nos visages,

Tordus,

Par la peur inspirés,

Grumeleux et élastiques,

Ne rendaient plus grand-chose,

De l’humaine nature.

Sinon, peut-être,

De la témérité qui nous avaient poussé

A franchir, orgueilleux, le portail des mondes.

 

Nous nous étions rendus si débiles,

A force d’absorptions, de substances suspectes,

Que nos symétries basses s’étaient harmonisées.

Face à l’immensité, remplie d’absurdes,

D’inintelligibles tortures,

De mystères accomplis que nous n’entendions pas ;

Nous n’étions plus que magma,

Soupe première, de cellules bombardées,

De viles médecines, et de pantins vivants ;

Dans le vide, dans l’enfer,

D’un monde trop obscur,

Trop mirifique ou mirobolant :

D’un monde trop pour nous,

Pour lequel nous étions loin

D’avoir prévu les tours.

 

Crevants, toutes bouches ouvertes et l’œil écarquillé,

Nous n’avions plus qu’à geindre

Jusqu’à ce qu’un noir final

Se referme sur nous.

 

 

Revenu disloqué, seul rescapé mental,

J’ai crié cette formule qu’un confrère scandait,

jadis, à la gueule des ténèbres :

 

« Nevermore ! »

« NEVERMORE ! »

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Ma came, ma pensée

Ce que j’apprécie, ce n’est pas l’ivresse imbécile ou la lucidité futile.

Ce que j’apprécie, ce ne sont pas les élaborations qui ressemblent trop à des élucubrations.

Ce que j’apprécie, ce n’est en soi pas ce texte.

Ce que je sais apprécier, ce sont les instants d’accès à ma pensée.

Ceux dans lesquels je vois des mondes se former.

Ceux dans lesquels je sens ma conscience se fissurer.

Ceux dans lesquels j’entrevois des silences inviolés.

Ceux dans lesquels je peux torturer les idées.

Après cela, que l’on me dise que je suis malade, soit.

Mais je suis un malade que l’on diminue volontairement et méthodiquement,

qui le sait, qui en souffre et qui ne touche plus par traitement

à sa propre violence d’esprit, à la profondeur de sa conscience,

à son cœur muselé, à sa raison inhibé,  à son âme en somme entière,

dont les capacités humaines fonctionnent à leurs moindres degrés,

un malade qui n’a plus toute sa tête, faute d’une société un poil peu honnête,

qui se regardant dans le miroir, à peur de son plein potentiel d’explosion.

Des limites, des contraintes, des frontières, des possibles ; qui se refuse la chaleur de la vie,

Intensément plus, intensément plus, toujours quelque chose coincé dans les toiles de la réalité,

Dans les mondes souterrains de ce qui est donné : à voir, déjà vu et plus jamais.

 

Ma came, ma pensée.

 

Malade mental, qu’est-ce que c’est ? Un être singulier, plus ou moins bien environné.

Un être aux couleurs exacerbées, aux facultés déviées, aux connections improbables,

Aux liens si distendus qu’ils en deviennent une lecture de la vie à la limite de la magie,

Aux appétits insatiables, aux tares indomptables, aux pensées d’airain et d’éther,

Aux pensées pleines du risque de la beauté, tant et si bien qu’on leur confisque,

En plein jour, à la vue et au su de la vie, de tous ceux qui ne supportent pas

Qu’il y a toujours quelque chose en plus, que nous acceptons parce que nous y sommes forcés,

Richesse absolue de nos espèces d’espaces. Des mondes perdus dans nos espèces d’angoisses.

L’île de la Connaissance

* Nos trois personnages ne sont pas réellement des marins, plutôt des pirates

 

L’aurore nue et dorée se lève

Paisiblement sur le port

De La Rochelle, Bombay, San Francisco.

 

La bande de galopins, braves et souriants,

S’en arrivent de la ville

Prête à larguer les amarres

Haleines lourdes, yeux vitreux,

Exhalant une bonhomie sincère

Se tapant les côtes avec les coudes,

Ivres, se creusant les rides

Au soleil de l’amitié.

 

Passe Passe

Les livres les bagages

La marchandise

Adieux sans un regard

Sans un oubli

(Adieu pour le plaisir des yeux)

 

Quelques jours vagabonds

Dans le sein du vers : océan

Infini, non-châtié, qui défile

En toile de fond – la poésie

De l’espace sans horizon

L’horizon dans l’horizon

Le rivage loin en arrière

L’incertitude et l’infini

D’un poème sans nom et sans frontières

 

Au loin, une île,

C’est l’île de la connaissance.

 

Les trois compères ne la remarquent pas,

Ils prennent le soleil,

Et s’incrustent du sel de l’air

Navire vague, navire vogue

Dans le temps étiolé,

Sous un temple étoilé.

 

La Loreleï en lucarne de rêves encadrés

Quelques poupées dans des médaillons abîmés

Et des chats gris au coin des yeux.

 

Là-bas, une île !

C’est l’île de la connaissance !

 

Trop tard, trop loin

Que c’est bon l’air du matin,

Pas envie de manœuvrer,

Laisse couler, marin d’eau douce

Sur la grand’route de l’aventure

Pas d’escale, pas de détour

Garde le cap, fixe !

 

Quelques jours à pêcher, à flâner,

Autant à laisser couler …

 

Marin, debout !

C’est la flotte hideuse des monstres de mers,

dents blanches, carnassiers, pinces, tentacules,

marteaux et stylets,

défendez-vous !

 

Le bateau coule,

La terre s’écroule,

Et l’île renaît.

 

(L’île de la connaissance.)

 

Nous y voici, bien arrimé,

Et soudain,

Le calme, la paix,

Le monde entier,

Et nous autres, au milieu,

D’une terre sans nom et sans frontières.

 

 

Effleurée, quoique jamais tout à fait effeuillée.

À Raymond Carver :

C’est un pêcheur,

Qu’est-ce qu’il en a à foutre

Des truites ?

Ciel dégagé

Des nuages filant

La laine du temps.

Encore un bambin

Qui dort comme un ange,

De la morve au nez.

Gardien de phare

Mon toit est haut, ma pièce est circulaire.

C’est bon pour la circulation de l’air. C’est bon pour apprécier son aire et pas se donner l’air.

L’air qui circule en virgule à travers un gros hublot de submersible prend ensuite l’escalier pour atteindre une sphère dans une autre sphère dans une autre sphère. En haut de l’escalier, quand l’air ne trébuche pas, il va à la rencontre d’une lumière ; solide, stable, sérieuse.

Je suis un marin attaché à la terre, je navigue sur la courbe de l’horizon, je navigue sans quitter mon bastion, j’entretiens mécaniquement les bonnes relations aux étoiles des rêveurs solitaires qui s’embarquent en pleine mer ; je suis le gardien de phare.

On se demande souvent si les poissons ont une âme ; moi je connais beaucoup de poissons et j’ai la veille des âmes, mais je ne sais toujours pas si l’on peut dire des uns qu’ils ont l’autre.

En revanche, l’océan, et ceux qui le parcourent, ils en tiennent une sacrée couche, de l’âme. Ils en tiennent une sacrée couche.

Souvent, j’écoute Le Bateau Ivre lu par Philippe Léotard. Si vous voulez une belle démonstration d’âme, cherchez pas beaucoup plus loin, à eux deux ils en tiennent un sacré coin, je dirais qu’ils ont une sacrée descente d’âme. Après, ils en sont pleins comme des coings, beurrés comme des barriques, ils en éclaboussent le monde, elle rayonne à des kilomètres à la ronde, et elle s’immisce dans les plus sombres recoins de notre amertume sous la lueur jaune de l’amerlune.

Parce que celle-là, quand elle voit qu’on n’a pas besoin d’elle pour s’élever jusqu’au ciel, elle tourne au torve, elle tourne au miel, elle a la lueur jalouse de celle qui te dit « Ah oui, Monsieur s’est monté la source jusqu’à la pastèque, Monsieur crôa connaître les secrets du céleste parce qu’il a bu son litron de pôésie, et bien voilà pour Monsieur, ce soir pas de lune toute belle, pas de lune toute claire ; ce soir, mon bon Monsieur, c’est le gala des tons céréales et si tu te plantes sur le premier rocher venu, tu viendras pas pleurer. Je suis l’âme de la nuit, l’âme des mers, je suis ta vraie lumière sur ce désert lunatique qui ne souhaite que ta perte. Mais tant pis pour cette nuit, cette nuit, c’est la saison des moussons, cette nuit mon chéri, je serai fade pour que tu te souviennes de qui règne ici ! »

Un jour j’écrirai Mes dialogues à la lune, un jour j’écrirai L’horizon est un athlète en réanimation, un jour j’écrirai mon amour à la vie. Pour l’instant, depuis toujours, je place entre deux territoires mes rêves d’immensité nacrée, mes craintes étouffées et mes désirs pas si forts, je cède petit à petit du terrain, à la terre comme à la mer, et je m’en imprègne bien l’âme.

Assassin

J’ai laissé une femme, cette nuit, sur le bord de la route ;

J’ai laissé cette nuit, mon innocence et mes couilles au placard,

Quand j’ai entendu Vénus et sa mère, Junon, crier à l’attentat.

Quand je les ai su condamné leur âme,

Aux tourbillons de l’oubli,

Ravalé leur honneur,

Au rang d’amulettes,

D’accessoires.

 

J’ai laissé s’éteindre, cette nuit, la beauté du monde,

A mes pieds gît cette femme,

Dont le cœur a pourri,

Et le cri s’est perdu, dans les rires gras de la ville morte.

 

Je lui ai laissé le choix

De s’en remettre au ciel

Mais c’était sans compter le choix

Du ciel, de s’en remettre à moi

Pour la sortir de là.

 

Toi qui lis ce texte aujourd’hui,

Ne jouis pas du silence,

Ne laisse pas le confort t’agripper trop fort,

 

Et si tu entends cette nuit,

La détresse d’une femme et son cri,

Décroche ton téléphone,

Sous peine de rejoindre les rangs

des Petits pions sur l’échiquier du Mal,

Et de ne plus jamais sentir

 

L’absence de pesanteur.

 

Déjà vu

C’est un jour mat

Opaque

C’est une journée pâte

Modulable à l’envie

Plate

Et nécessaire à la vie.

 

Il y a ces bruits incessants

Ces voix

Qui dorment à demi-mot

Dans le vent

L’esprit

Celles que l’on fait taire

Par devoir

Celles qui se réveillent

Inopportunes.

 

Variole

Cliniquement déclarée morte

Pourtant

Toujours présente

Chez les blouses-costards

Alimentant nos romans noirs.

 

Toutes les couches

Tous les plans

Comprimés en une planche

 

Notre réalité notre Moi

Notre Soi

 

Et nos mouches

Savaient déjà toutes

Les bouches

Les poses

De ce monde

mondialisé

 

Comme un geste que l’on refait

Qui se répète

 

Et le roulis des vagues sur la rive

Dans le vague de nos souvenirs

Reviennent toujours nous délasser

De notre propre circuiterie.

 

Ô mystères

Indépassables

Mais techniquement

Surmontés,

Reproduits,

Annihilés.

 

Comme si tout déjà

S’était réalisé

Plusieurs fois

Avec variantes infimes

Variables infirmes

Variations infinies

 

Renouveler les détails

Conserver les qualités

Réinsuffler l’Adam

 

Click anywhere on the Keyboard

 

J’aimerais que la vie qui s’éclate

Se recompose en cheveux d’or

 

En attendant la fin du siècle

Et ses nouvelles

De nouveau fantastique

 

Je respire et me repose

Flottant parmi les fils de mon Ariane,

Dans la noirceur chaude et fruitée

Des vastes espaces de sa chevelure

Parois d’un univers

 

Dont je serai l’unique visiteur.